9
« Pourquoi ? Parce que Kenamoun a perdu son meilleur homme, et que je n’ai nulle confiance en son aptitude à résoudre cela tout seul. À en juger par leurs efforts, je vois bien que je n’ai guère plus à attendre de mes gens. Tu auras toute l’aide que tu voudras, quoique j’aie idée que tu t’en sortiras beaucoup mieux si tu travailles seul. Je te paierai sous la forme que tu requerras, sur la base d’un demi-deben d’argent par jour. Je t’accorde vingt jours. Si tu n’as pas élucidé l’affaire passé cette échéance, tu seras congédié. Si tu l’as résolue, j’achèterai la maison où tu résides et je te la donnerai. »
Huy parcourut des yeux la morne pièce, incapable de croire qu’il y était de retour. Il n’avait confié à personne qu’il avait découvert le cadavre de Merymosé, pas même à Taheb qui, distraite par les préparatifs d’un départ entrepris à contrecœur, n’avait pas insisté quand il avait prétendu que Merymosé n’était pas venu au rendez-vous.
La nouvelle de la mort du policier éclata peu après. Le vigile avait trouvé le corps lors de sa ronde de nuit. Mais alors Taheb avait déjà embarqué.
Huy était rentré chez lui afin d’imaginer un moyen d’entrer dans le bordel connu sous le nom impie de « la Gloire de Seth ». Nebamon avait vu juste, il ne pouvait tout simplement pas se résoudre à abandonner l’affaire, et, de plus, il avait désormais la mort d’un ami à venger. C’est alors que le message était arrivé du quartier du palais.
Un « J’attends ! » sévère résonna à l’autre bout de la table. Mais n’y avait-il pas un soupçon d’hésitation dans la voix ? Ipouky était-il aussi sûr de lui qu’il le semblait ?
Huy regarda bien en face le Contrôleur des Mines d’Argent. Tous deux étaient assis, cette fois, mais, hormis ce détail, son hôte ne s’était pas départi de son austérité. Sa proposition comblait les espérances de Huy, quoique la source en fût surprenante. Il scruta le visage grave, en observant les traits. Les rides aux commissures des lèvres attestaient que cette bouche avait souri naguère. Dans les yeux, il y avait indéniablement de la nervosité. Rien ne trahissait particulièrement l’affliction causée par la mort de sa fille, mais il est vrai que dans cette demeure, on portait le deuil en permanence.
« Qu’est-ce qui t’a poussé à t’adresser à moi ? lui demanda Huy.
— Merymosé savait ce qu’il faisait. Et puis, tu as produit une bonne impression sur moi lors de notre première rencontre. À présent, ta réponse.
— J’accepte.
— Bien. Non que tu aies pu refuser.
— Vraiment ?
— Tu as besoin de ce travail. Et, plus encore, tu veux retrouver le meurtrier de Merymosé. Enfin, si tu avais refusé, je t’aurais dit mon intention de faire remarquer à Kenamoun que la porte du compartiment à grain où l’on a découvert Merymosé était ouverte. La portée du fait ne semble pas l’avoir frappé. »
Huy ne dit mot.
« C’est un homme intelligent, continua Ipouky, et aussi retors qu’un politicien doit l’être. Mais ce n’est pas un détective.
— J’ai une question à te poser.
— Oui ?
— Je ne sais pas si elle te plaira. »
Ipouky s’adossa contre son siège, joignit les mains et fixa Huy d’un air interrogateur.
« J’ai besoin d’en savoir plus sur toi.
— En quoi est-ce nécessaire ? demanda son hôte, crispé.
— Tu désires que je retrouve le meurtrier d’Iritnéfert.
— Ne trouves-tu pas cela naturel, de la part d’un père ?
— Si. Mais j’imagine que tu n’ignores pas ce que l’on dit de toi.
— Ce que l’on dit de moi », répéta Ipouky d’un ton sec.
Impossible de deviner quelles pensées ces mots avaient fait naître dans son esprit. De longues minutes s’écoulèrent avant qu’il ne reprît la parole.
« Tu ne devrais pas t’arrêter à ce que l’on dit de moi. Je me satisferai de te laisser former ta propre opinion sur mon caractère. Quant à mes motifs, ne t’en soucie pas. »
Il allait se lever afin de conclure l’entretien. Huy sut aussitôt qu’il pénétrait sur un territoire aussi dangereux qu’intéressant. Il dit d’une voix égale :
« Cela ne suffit pas. »
Son interlocuteur souleva les sourcils, mais resta assis.
« Il m’est totalement impossible de progresser sans ta coopération, et sans ta confiance je n’aurai aucune lumière dans ces ténèbres. »
Il ne promit pas en contrepartie d’accorder toute sa confiance à Ipouky. En l’embauchant, le Contrôleur des Mines d’Argent disposerait d’un moyen très efficace de surveiller ses faits et gestes et d’entraver son enquête. Mais pourquoi cet homme se serait-il donné tant de mal alors que, s’il pressentait en lui une menace, il pouvait si aisément le faire disparaître ?
« Tu ferais mieux de poser tes questions, dit Ipouky avec amertume.
— Je veux que tu me parles de tes enfants.
— Je te l’ai déjà dit, ils sont très jeunes. »
Mais une goutte de sueur perla sous sa coiffure et roula sur sa tempe.
« C’est aux frères d’Iritnéfert que je songeais. »
Ipouky soupira, fit jouer les articulations de ses mains posées au bord de la table, et répondit au bout d’un long moment :
« Ils sont morts.
— En es-tu certain ?
— Oui.
— Alors, pourquoi te tourmentes-tu à ce point ? »
Enfin Ipouky affronta son regard, sans plus d’effort pour déguiser ses sentiments.
« Parce que, non, en réalité je n’en suis pas sûr. Visiblement, tu es bien informé au sujet de mes fils. Je ne sais comment j’ai pu enfanter une telle progéniture. Personne ne le croira, et je sais exactement ce que la ville dit de moi, mais j’aimais tendrement Iritnéfert. Je suis un homme qui détruit les femmes avec lesquelles il vit. Ma première épouse m’a quitté, à bon droit, mais j’ai gardé l’enfant que j’avais eue d’elle et que j’aimais. Depuis je me suis remarié, j’ai eu d’autres enfants, mais ma seconde épouse n’est plus qu’une ombre. »
Il se tut, perdu en lui-même. Huy attendit.
« Pour mes jeunes enfants, moi aussi je suis une ombre. D’ailleurs, je me sens vide. Les coups infligés par la vie trempent le caractère, mais vient un temps où, si les coups ne cessent pas, ils affaiblissent même les plus forts.
— Et tes fils ?
— Ils sont mon châtiment. Mais j’ignore quelle faute me vaut d’être châtié. Pourquoi Osiris avait-il Seth pour frère ? Se peut-il que nous portions le mal en nous, telle une maladie que nous transmettons, mais dont nous nous plaisons à croire que nous-mêmes ne souffrons pas ? »
Las, il marqua une nouvelle pause, mais depuis qu’il avait commencé à s’épancher, il y avait comme du soulagement dans ses yeux et dans sa voix. Il s’humecta les lèvres et s’éclaircit la gorge avant de poursuivre :
« Je n’aime pas prononcer leurs noms. Les prononcer, c’est les perpétuer. Mais il le faut. Trois années séparaient les garçons. Pahéri était l’aîné, le pauvre Menna le cadet. Je fondais tant d’espoirs sur eux ! Je fus même heureux quand, à l’âge de sept ans, Pahéri demanda à embrasser la prêtrise. Bien sûr, il était trop tôt pour être certain que les dieux l’avaient appelé, mais je n’aurais pu souhaiter pour lui une meilleure carrière que celle de prêtre-administrateur. Sa résolution ne faiblit pas. Mais il y avait autre chose. Lorsqu’il avait dix ans, il surprit son jeune frère à voler des dattes. Pour cette transgression, il… Non, s’interrompit Ipouky, la voix brisée. Je ne te le dirai pas. Menna n’avait jamais été bien fort dans sa tête et dans son cœur. Taouaret n’avait pas souri sur son berceau, et les tortures infligées par son frère le poussèrent à jamais dans une contrée solitaire, au tréfonds de lui-même… »
Là encore, il s’interrompit, dans cette pièce où le jour déclinait. Huy ne bougeait pas.
« Pas une seule fois Pahéri n’avait tourné les yeux vers une femme, mais, évidemment, lorsqu’il eut treize ans nous conçûmes l’espoir de le marier. Au début, nous pensions qu’il dominerait sa répulsion. Deux ans plus tard, il entra dans le clergé et fut affecté au service de Sourérê. Ils restèrent ensemble tout au long du règne du Grand Criminel, jusqu’à la fin.
— Que se passa-t-il ensuite ?
— Pahéri et lui se querellèrent. Pahéri était follement jaloux. De tous et de tout. Et son aversion pour les femmes s’était muée en haine. La Femme n’avait cessé de contaminer l’Homme depuis que Nout s’était penchée sur Geb. Telle était l’image qui l’obsédait : Nout, penchée sur le ciel, engloutissait le soleil et emprisonnait Geb sous son poids. J’ai la conviction que Sourérê l’encouragea dans cette voie. Sa mère était à ses yeux la seule exception. La femme qui l’avait fait sortir des ténèbres de la caverne natale pour l’amener à la lumière.
— Que devint Menna ? » demanda Huy dans le silence.
Ipouky releva la tête et le regarda.
« Je pense qu’il est mort, maintenant. Longtemps j’ai craint qu’il eût survécu aux raids des Khabiris contre nos derniers avant-postes, au nord ; mais un capitaine d’infanterie qui l’avait connu réussit à regagner notre capitale et entra en rapport avec mon intendant. Il lui remit un anneau et une amulette que je reconnus. Je les avais donnés à Menna le jour où il était parti prendre son premier poste. Son état semblait s’être considérablement amélioré depuis que Pahéri avait quitté la maison. Je devais lui offrir la chance d’être indépendant. L’emploi de secrétaire que je lui avais trouvé exigeait peu de compétences. Le gouverneur, une connaissance de longue date, était informé des déficiences de mon fils.
— Et Pahéri ?
— Il avait en Aton une foi farouche, dit calmement Ipouky. Quand il s’avéra que la cité de l’Horizon allait tomber, avec tout ce qu’elle représentait, je lui écrivis pour tenter de le convaincre de sauver sa vie. Il me retourna ma lettre éclaboussée de sang – son propre sang – et accompagnée d’une réponse. Il m’y disait que la vengeance était son lot, et que le sang qu’il avait versé sur ma proposition scélérate n’était rien, comparé au sang des traîtres qui serait répandu si Aton tombait.
— L’enseignement d’Aton n’était qu’amour, dit doucement Huy.
— Il existe des causes, et des guerriers pour les défendre, répondit Ipouky d’une voix aussi vide que le désert.
— Qu’est-ce qui te fait croire qu’il est ici ?
— Les meurtres. Je veux que tu le retrouves.
— Mais Iritnéfert était sa propre sœur !
— Tu ne connais pas mon fils. »
Il y eut un long silence, durant lequel les deux hommes évitèrent de se regarder.
« Il me faudra avoir libre accès au quartier du palais. Il me faudra pouvoir entrer n’importe où sans que l’on m’en empêche, dit enfin Huy.
— Vois mon intendant. Tu pourras porter ma livrée. Cela te garantira le passage auprès des gardes, aux portes de l’enceinte. Je dirai à mon intendant que je t’intègre dans le personnel en qualité de… voyons, de conseiller en matière de taxes. Les inspecteurs vérifieront bientôt la production de l’automne dernier, et sous ce titre personne dans la maison ne te posera de questions. Tu seras en outre libre d’aller et venir sans que nul ne s’étonne que tu ne reçoives pas d’ordres directs de ma part. Et maintenant… dit-il, se levant en rassemblant les plis de sa tunique.
— Une dernière chose.
— Oui, dit Ipouky, se rasseyant.
— J’ai besoin d’entrer à la Gloire de Seth.
— Quoi ?
— Au bordel, la Gloire de Seth.
— Je ne vois pas de quoi tu parles. »
Huy en resta pantois. Pourquoi Ipouky proférait-il un mensonge aussi flagrant ? Le Contrôleur des Mines d’Argent dut lire ses pensées dans ses yeux, car il nuança rapidement ses propos :
« Je ne vois pas quel rapport cela peut avoir avec le meurtrier d’Iritnéfert. Tu le conçois assurément, après tout ce que je t’ai révélé.
— Laisse-moi t’expliquer. »
L’homme au physique émacié se pencha en avant, les mains jointes, avec soudain une anxiété sans voile.
« Tu n’insinues certainement pas que ma fille… ? Je sais qu’elle avait un esprit indomptable, mais…
— Non, je ne le pense pas, le rassura Huy. Cependant, il peut y avoir un lien. »
Il parla brièvement d’Isis.
« Je ne suis jamais allé dans ce lieu et je ne sais qui le fréquente, mais il bénéficie de protections puissantes, expliqua Ipouky avec lassitude. Tu dois me pardonner de ne pas être d’un plus grand secours. Depuis quelques années, je ne me mêle guère à la société. Je préfère les livres et le silence pour compagnons. D’ailleurs, quel prétexte pourrais-je inventer pour t’y faire entrer ?
— J’ai besoin d’y aller. Je ne peux poser certaines questions que là-bas.
— Ah ! Parce que tu t’imagines qu’on te répondra ?
— Oui, l’argent aidant. »
Ipouky secoua sa tête grise. L’or mat de sa coiffure miroita sous la lumière.
« Ils ne parleront jamais. On a trop bien acheté leur silence pour qu’un pot-de-vin les tente. Les clients du lieu comptent parmi les hommes et les femmes les plus influents de la capitale du Sud. Même Horemheb n’a pas pu obtenir sa fermeture.
— Il se peut que je trouve un élément qui lui donnera plus de prise pour le faire. Et si j’y parviens, tu pourras le lui soumettre.
— La politique m’est devenue indifférente. Ce qui m’intéresse, en revanche, c’est de voir où te mènera ton astuce. Il te faut faire tout ce que tu juges nécessaire pour mettre fin à cette horreur. Reviens demain à la même heure. »
Huy se leva, s’inclina brièvement devant son nouveau maître et se dirigea vers la porte. Alors qu’il allait l’ouvrir, Ipouky s’adressa à lui une dernière fois :
« Tu me crois dur comme la pierre. Beaucoup le croient. Ce n’est qu’une carapace. Mais je dois savoir qui a tué ma fille. Trouve-le, Huy, et quand ce sera fait, ramène-le-moi. La mort serait une fin trop douce pour un homme qui a fait ce qu’il a fait. Je ne veux pas qu’il s’y réfugie. »
Il s’accouda sur la table devant lui, joignit les mains et y enfouit son front. De but en blanc, Huy lui lança une dernière question :
« As-tu vu Sourérê ? »
Ipouky redressa la tête, mais ses traits n’exprimaient que de la surprise.
« Il y a des années que j’en ai fini avec lui.
— Peut-être que lui n’en a pas fini avec toi.
— Sors-nous de ce cauchemar, Huy. Vite.
— Je le ferai. »
La confession d’Ipouky avait allumé une torche claire dans le dédale obscur de ses investigations.
Depuis la mort de Merymosé, Huy portait une dague. C’était une arme ancienne, qu’il possédait depuis des années mais qu’il avait récemment appris à manier, grâce à un des maîtres d’équipage de Taheb. Sa lame à double tranchant était en bronze massif, les gouttières repoussées figuraient des tiges de lotus. Elle s’adaptait à un manche en corne d’antilope, dont l’extrémité ciselée représentait la tête de la Bête. Cette nuit-là, lorsqu’il s’éveilla avec l’absolue certitude qu’il y avait quelqu’un dans la chambre, il tendit la main vers son appui-tête, près duquel il avait coutume de la poser ; mais à peine avait-il esquissé ce geste qu’il sentit la pointe de l’arme contre sa propre gorge.
« Tu as beaucoup à apprendre », dit la voix de Sourérê dans le noir.
Huy sentit son souffle, et la menthe qu’il mâchait pour s’adoucir l’haleine.
« Et toi, tu as beaucoup appris, répondit-il.
— En prison, si tu n’apprends pas à te mouvoir sans bruit, tu meurs.
— Pourquoi es-tu resté ici ? Qu’est devenue ta mission ? »
La pression du couteau s’atténua sur sa gorge.
« Le roi ne veut pas me laisser partir.
— Est-ce lui qui veille à ta sécurité ?
— Non.
— Qui, alors ? »
Sourérê étouffa un petit rire.
« Allume une lampe. Mais garde la mèche basse. »
Huy fit craquer un silex et la lampe répandit un petit cercle de lumière jaune, si intense qu’il semblait attirer les objets et aspirer les traits de Sourérê. Celui-ci avait maigri. Ses yeux enfoncés dans leurs orbites étaient vifs et animés d’un éclat brûlant.
« Pourquoi es-tu revenu ? Tu risques gros.
— J’ai besoin de parler. Il n’y a qu’avec toi que je puis le faire dans cette ville.
— Et ton protecteur ? »
Sourérê eut un rire sans joie.
« Comment expliquer, alors, que tu aies survécu si longtemps ici sans que l’on trouve ta trace ? s’obstina Huy.
— Les recherches ont pris fin. On me croit parti.
— Maintenant, ce n’est plus mon affaire.
— Que veux-tu dire ? l’interrogea Sourérê en le dévisageant.
— Moi, je ne t’ai jamais donné la chasse, Sourérê.
— Tu penses que j’ai tué ces filles ?
— L’as-tu fait ?
— Je ne te le dirai pas. Mais je me sens en paix avec celui qui l’a fait, dit-il, riant à nouveau. Sous nos lois, on encourt la mort si l’on tue un faucon, un chat ou tout autre animal sacré. Mais pourquoi ne pas tuer un enfant, si c’est pour son bien ? Éclaire-moi, Huy. Je suis troublé par ce que le roi me dit en songe, et j’ai besoin de ton aide. Aton était compréhensible ; mais maintenant, je ne sais plus. Je suis déchiré entre la vengeance et le salut.
— Que dis-tu ? »
Huy se souleva sur un coude. Il aurait voulu monter la mèche, pour mieux voir les yeux de son visiteur. Les ombres emprisonnées vacillaient sur le mur. Il avait envie plus que tout de se lever, mais Sourérê maintenait la lame près de sa gorge, tous ses muscles tendus. Il possédait véritablement la vigilance surnaturelle d’un homme traqué.
« Cet âge est mauvais. Après la lumière viennent les ténèbres. À quoi bon continuer cette course si c’est pour s’enfoncer dans l’obscurité ?
— Y a-t-il un autre moyen de nous ramener vers la lumière ? Je croyais que c’était le but de ta mission.
— Il se peut qu’on en ait perdu le chemin, dit Sourérê, hésitant, en détournant les yeux.
— Qui te l’a dit ?
— Personne.
— Le roi t’a-t-il parlé de cela ?
— Assez ! »
Un sanglot sans larmes monta à ses lèvres, mais il se maîtrisa.
« Pardonne-moi. Toute ma vie je me suis efforcé de vivre dans la Vérité. À présent, je ne sais plus où j’en suis.
— Qui est le roi ? Qui est celui que tu vois en réalité ? demanda doucement Huy, après une pause.
— Je te l’ai dit ! Notre roi ! Akhenaton !
— Tu l’as revu ?
— Oh ! oui.
— Où le rencontres-tu ? »
Huy sut qu’il était allé trop loin, trop vite. La ruse était revenue sur le visage de Sourérê.
« Pourquoi ? Tu veux me l’enlever ? Tu es à leur solde, maintenant.
— Je ne suis à la solde de personne.
— Crois-tu que je ne reconnais pas la livrée d’Ipouky ? À quoi joues-tu ?
— Il faut bien que je mange.
— Alors tu fais des compromis, conclut Sourérê avec mépris. Au moins, tu as choisi un homme de bien.
— Il a abandonné Aton pour sauver sa vie, comme les autres.
— Et toi, qu’as-tu fait ? J’ai beaucoup réfléchi. J’ai été trop prompt à condamner quand, avec le temps, j’aurais pu guider vers la rédemption. Ne connaissais-tu pas Ipouky, avant ?
— Non.
— Il était très épris de sa femme. Elle lui était infiniment supérieure mais il ne l’en aimait pas moins. Quand elle est partie, il s’est raccroché à son ombre en la personne de sa fille.
— Et l’a maltraitée ? demanda Huy, encore peu sûr de la réponse qu’il eût lui-même donnée à sa question.
— Je ne peux le croire, dit Sourérê, dont les yeux se voilèrent à l’évocation de ces souvenirs.
— Tu parlais de rédemption », lui rappela Huy avec douceur.
La pointe de la dague s’abaissa. Huy observait Sourérê. Il était plus grand que lui et les travaux forcés avaient musclé et desséché son corps. Cependant, il était plus vieux, et il avait baissé la garde. C’était l’instant ou jamais de le capturer. Mais si Huy avait le dessus, que ferait-il ensuite ? Il aurait démérité en trahissant la fragile confiance que Sourérê plaçait en lui, et s’il le livrait à Kenamoun, il perdrait toute trace du fil ténu qui semblait d’une certaine façon lier Sourérê à la mort des adolescentes. Kenamoun recourrait à l’aiguille et aux tenailles pour détruire ce qui restait d’équilibre dans son esprit confus, et lui extorquerait une confession.
« Alors, tu ne peux avoir tué, reprit Huy.
— Mais si je l’avais fait, cela n’aurait pas d’importance. La mort, elle aussi, est rédemptrice, si elle sauve l’innocent de la corruption. »
Huy sentit le monde se refermer sur lui. En entendant ces mots, il crut être assis en son propre centre, dans la chambre la plus secrète de son cœur. Les deux hommes, forcés par le destin à ce semblant d’intimité, restèrent face à face en silence, à court de mots. Finalement, Sourérê se leva.
« Ne me suis pas, Huy, ordonna-t-il avec son autorité d’antan.
— Dis-moi qui te protège.
— Quelqu’un qui a une dette envers le roi.
— Tu t’en vas, et je ne sais pas si je t’ai aidé. Je ne sais même pas si je le devrais.
— Tu devrais me livrer. Mais à quoi cela t’avancerait-il ? Ne tente pas de me suivre. »
Sourérê posa la dague, tourna les talons et se dirigea vers les marches. Huy l’entendit descendre, puis vinrent le léger grincement et le déclic de la porte. Ensuite, la nuit l’enveloppa de son silence.
Pour faire entrer Huy à la Gloire de Seth, Ipouky avait été forcé de mettre son intendant dans la confidence. Le stratagème le plus simple était de faire passer Huy pour un client. Il porterait des vêtements privés et prétendrait être un marchand de la capitale du Nord. Des bijoux coûteux et du maquillage, sous lesquels Huy se sentait gauche et mal à l’aise, parachevèrent cet étalage de richesses.
Le lieu était construit sur le même plan que la Cité des rêves, quoique plus luxueusement décoré et meublé. Personne ne lui avait posé de questions, personne n’avait paru former de soupçons. Du hall d’entrée banal, il fut conduit par un jeune homme silencieux et désinvolte, qui aurait pu être un fonctionnaire, dans une pièce aux murs ornés de frises dépeignant les perversions dont le bordel faisait commerce. En les parcourant des yeux, Huy sentit son agitation se changer en mépris, puis en pitié, car il n’y avait là que des fantasmes pitoyables.
« Choisis, je te prie.
— Que je choisisse ?
— Ce que tu aimerais faire. À moins que tu préfères regarder ? Certains le font, au début, pour se mettre dans l’ambiance. Certains de nos meilleurs clients se bornent même à regarder. »
Ce jeune homme réussissait à allier la connivence à l’indifférence aseptisée d’une infirmière. Il se tenait trop près au gré de Huy ; il empiétait sur son espace vital. Huy percevait la senteur suave de l’huile qu’il utilisait pour son visage et ses cheveux.
Il reporta son regard sur les murs. Des personnages y étaient figurés en rangs bien nets, engagés dans des activités qui démentaient la solennité de leur visage. La première scène représentait deux enfants flagellant une fille ligotée, peut-être leur nourrice. Dans une autre, une femme mûrissante enfonçait un instrument fourchu dans l’anus d’un homme musclé coiffé du masque d’Horus. Plus loin, un jeune couple attaché dos à dos était menacé par trois créatures munies de torches. Une fillette insérait des hameçons dans le pénis d’un homme suspendu par les poignets et entravé par un fil de bronze. Dans une cinquième scène, un homme et une femme à quatre pattes, attelés à un char miniature, étaient fouettés par un nain assis à la place du cocher.
« Je cherche une fille particulière, dit Huy.
— N’est-ce pas notre cas à tous ? »
Le ton sec du jeune homme frisait l’impatience. Huy sentit la colère monter en lui, mais il s’astreignit à rester calme en décrivant la jeune morte du pays des Deux Fleuves.
« Jamais vue, dit l’autre laconiquement. Que faisait-elle ? Elle infligeait la douleur, ou la subissait ? Mais tu aimerais peut-être un petit mélange des deux. Maintenant… »
Il ne termina pas sa phrase. Huy l’avait empoigné à la gorge, soulevé de son siège, et lui martelait le crâne contre le mur avec une violence qui fit craquer le plâtre. Un petit fragment de la scène représentant le couple au char s’effrita, tomba et se brisa.
« Dis-moi seulement quand elle est partie », ordonna Huy.
L’homme lui cracha en pleine figure. Un filet de sang coulait de sa bouche. Huy serra le cou fin ; le visage au-dessus bleuit et des larmes lui montèrent aux yeux. Quand le cou perdit sa résistance et que les yeux s’exorbitèrent, Huy relâcha son étreinte.
« Parle. »
Le jeune homme, qui n’avait plus l’air si désinvolte avec sa perruque de guingois, aspira avidement l’air et toussa.
« … faisais que… mon travail, articula-t-il péniblement.
— Quel travail ? interrogea Huy en resserrant ses doigts.
— Non…
— Alors, parle. »
Mollement, le jeune homme obtempéra. La fille était arrivée d’une région du Nord en début de saison. Elle semblait, selon ses propres dires, posséder de l’expérience dans ce qu’ils recherchaient, et ils l’avaient mise à l’épreuve. Pendant l’essentiel du récit que Huy eut ensuite à subir durant plusieurs minutes, sa seule défense contre la tentation de briser cet homme sur son genou fut d’invoquer l’Horus en lui.
« Ce fut inhabituel. Ce qui se passe ici est rarement réel. Quelques-unes des filles aiment ça, mais la plupart simulent. Aussi, ce n’était pas comme si elle avait été maltraitée. »
Il contempla Huy d’un air d’excuse, servile comme s’il craignait un nouveau coup.
« Mais ensuite, nous avons appris qu’elle avait été tuée.
— Battue, violée et poignardée.
— Cela n’est pas arrivé ici.
— Qui étaient ses clients ?
— Et toi, qui es-tu ? répliqua le jeune homme, les traits figés.
— La Vengeance. »
Huy avait prononcé ces mots avant de mesurer ce qu’ils avaient de grandiloquent. Il avait compté sans l’effet produit par sa fureur et son apparence sur le jeune homme, qui se mit à trembler. Le silence fut rompu par un long hurlement, venu des profondeurs de l’édifice.
« Est-ce Horemheb qui t’envoie ? demanda enfin le jeune homme.
— Oui.
— Je ne comprends pas. Ceux qui viennent ici sont puissants. Leur plaisir ne fait de mal à personne. Pourquoi devraient-ils renoncer à s’y adonner ?
— Horemheb comprend qu’il ne peut vous atteindre. Soit. Mais il ne voudrait pas que vous pensiez qu’il vous a oubliés. Qui étaient ses clients ? » Une expression déplaisante passa rapidement sur le visage du jeune homme.
« Je ne crois pas que tu sois l’envoyé de Horemheb. Mes maîtres et lui se sont compris. »
Il fit un bref signal de la tête. Huy comprit trop tard que son regard, fixé dans une autre direction, s’adressait à quelqu’un derrière lui. Il ne vit pas ses assaillants. Il fut saisi par-derrière par deux hommes qui lui immobilisèrent les bras et foncèrent contre le mur où ils l’écrasèrent à son tour, le jeune homme s’écartant d’un bond pour laisser la place à ses sauveurs. Huy sentit ses dents grincer contre le plâtre, puis on l’agrippa par les cheveux et on lui tira la tête en arrière. Il vit en gros plan une des images peintes sur le mur, qu’il n’avait pas remarquée précédemment. À cet instant critique, il la distingua avec une acuité saisissante. Deux hommes d’âge mûr étaient accroupis sur une fille nue, attachée sur le ventre à une sorte de chevalet de bois. Au moyen d’aiguilles pointues et d’encre, ils lui tatouaient un dessin sur le dos. L’un travaillait pendant que l’autre regardait, étreignant son membre démesuré.
La besogne était presque terminée et le résultat clairement visible : en haut de l’omoplate gauche se lovait un petit scorpion, grossièrement exécuté.
« Pas sur le mur, dit le jeune homme. Il y a déjà eu assez de dégâts comme ça. »
Ils le firent pivoter et lui cognèrent le crâne contre un tabouret jusqu’à ce que son cerveau entre en ébullition. Puis le sang tournoya devant ses yeux et tout devint noir.